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 - 21 juillet 2019 - Saint Victor de Marseille
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Redemptor hominis

Chapitre 2 : Le mystère de la Rédemption

7. Dans le mystère du Christ

Les chemins sur lesquels le Concile de notre siècle a engagé l’Eglise, et que le regretté Pape Paul VI nous a indiqués dans sa première encyclique, resteront pour longtemps ceux que nous devons tous suivre ; mais en même temps, en cette nouvelle étape, nous pouvons à juste titre nous demander : comment, de quelle manière faut-il avancer ? Que faut-il faire pour que ce nouvel Avent de l’Eglise, lié à la fin, désormais très voisine, du deuxième millénaire, nous rapproche de Celui que la Sainte Ecriture appelle : « Père à jamais », Pater futuri saeculi ? Telle est la question fondamentale que le nouveau Pontife doit se poser lorsque, en esprit d’obéissance dans la foi, il accepte l’appel que constitue pour lui le commandement du Christ adressé à plusieurs reprises à Pierre : « Pais mes agneaux » ce qui veut dire : Sois le pasteur de mon troupeau ; et ensuite : « ... et toi, quand tu seras revenu, affermis tes frères » .

C’est précisément ici, Frères, Fils et Filles très chers, que s’impose une réponse fondamentale et essentielle, à savoir : l’unique orientation de notre esprit, l’unique direction de notre intelligence, de notre volonté et de notre coeur est pour nous le Christ, Rédempteur de l’homme, le Christ, Rédempteur du monde. C’est vers Lui que nous voulons tourner notre regard parce que c’est seulement en Lui, le Fils de Dieu, que se trouve le salut, et nous renouvelons la proclamation de Pierre : « Seigneur, à qui irons-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle » .

A travers la conscience, si bien développée par le Concile, que l’Eglise a d’elle-même, à tous les niveaux de cette conscience, dans tous les domaines d’activité où l’Eglise s’exprime, se retrouve et s’affirme, nous devons tendre constamment vers Celui « qui est la tête » , Celui « de qui tout provient et pour qui nous sommes » , Celui qui est tout à la fois « la voie, la vérité » et « la résurrection et la vie » , Celui en qui, en le voyant, nous voyons le Père , Celui qui devait s’en aller d’auprès de nous _ entendons : par sa mort sur la croix et ensuite par son ascension au ciel _ pour que le Consolateur vienne et continue à venir à nous comme Esprit de vérité . En Lui sont « tous les trésors de la sagesse et de la science » , et l’Eglise est son Corps . L’Eglise est « dans le Christ, en quelque sorte le sacrement, c’est-à-dire le signe et le moyen de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain » : et c’est Lui qui en est la source ! Lui-même ! Lui, le Rédempteur !

L’Eglise ne cesse d’écouter ses paroles, elle les relit continuellement, elle reconstitue avec la plus grande dévotion tous les détails de sa vie. Ces paroles sont écoutées aussi par les non chrétiens. La vie du Christ parle en même temps à nombre d’hommes qui ne sont pas encore en mesure de répéter avec Pierre : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant » . Lui, le Fils du Dieu vivant, il parle aux hommes en tant qu’Homme aussi : c’est sa vie elle-même qui parle, son humanité, sa fidélité à la vérité, son amour qui s’étend à tous. Sa mort en croix parle, elle aussi, c’est-à-dire la profondeur insondable de sa souffrance et de son abandon. L’Eglise ne cesse jamais de revivre sa mort sur la croix et sa résurrection qui constituent le contenu de la vie quotidienne de l’Eglise. C’est en effet sur mandat du Christ lui-même, son Maître, que l’Eglise célèbre sans cesse l’Eucharistie, trouvant en elle « la source de la vie et de la sainteté » , le signe efficace de la grâce et de la réconciliation avec Dieu, le gage de la vie éternelle. L’Eglise vit son mystère, elle y puise sans jamais se lasser, et elle recherche continuellement tous les moyens pour rendre ce mystère de son Maître et Seigneur proche du genre humain, des peuples, des nations, des générations qui se succèdent, de chaque homme en particulier, comme si elle répétait toujours à l’exemple de l’Apôtre : « Je n’ai rien voulu savoir parmi vous sinon Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié » . L’Eglise demeure dans la sphère du mystère de la Rédemption, qui est justement devenu le principe fondamental de sa vie et de sa mission.

8. Rédemption : création renouvelée

Le Rédempteur du monde ! En Lui s’est révélée, d’une manière nouvelle et plus admirable, la vérité fondamentale sur la création que le livre de la Genèse atteste quand il répète à plusieurs reprises : « Dieu vit que cela était bon » . Le bien prend sa source dans la sagesse et dans l’amour. En Jésus-Christ, le monde visible, créé par Dieu pour l’homme _ ce monde qui, lorsque le péché y est entré, a été soumis à la caducité _, retrouve de nouveau son lien originaire avec la source divine de la sagesse et de l’amour. En effet, « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique » . De même que dans l’homme-Adam ce lien avait été brisé, dans l’Homme-Christ il a été de nouveau renoué . Peut-être ne sommes-nous pas convaincus, nous, hommes du vingtième siècle, par les paroles de l’Apôtre des nations, prononcées avec une éloquence entraînante, sur « la création (qui) gémit dans les douleurs de l’enfantement jusqu’à maintenant » et qui « attend avec impatience la révélation des fils de Dieu » , sur la création qui « a été soumise à la caducité » ? Le progrès immense, jusqu’ici inconnu, qui s’est manifesté particulièrement au cours de notre siècle, dans le domaine de la mainmise de l’homme sur le monde, ne révèle-t-il pas lui-même, et à un degré jamais connu, cette soumission multiforme « à la caducité » ? Il suffit de rappeler ici quelques faits, tels que la menace de la pollution de l’environnement naturel dans les lieux d’industrialisation rapide, ou les conflits armés qui éclatent et se répètent continuellement, ou encore la perspective de l’autodestruction par l’usage des armes atomiques à l’hydrogène, aux neutrons et d’autres semblables, le manque de respect pour les enfants dans le sein de leur mère. Le monde de l’époque nouvelle, le monde des vols cosmiques, le monde des conquêtes scientifiques et techniques jamais atteintes jusqu’ici n’est-il pas en même temps le monde qui « gémit dans les douleurs de l’enfantement » et qui « attend avec impatience la révélation des fils de Dieu » ?

Le Concile Vatican II, dans son analyse pénétrante du « monde contemporain », a atteint ce point qui est le plus important du monde visible, à savoir l’homme, en descendant, comme le Christ, au plus profond des consciences humaines, en parvenant jusqu’au mystère intérieur de l’homme qui s’exprime, dans le langage biblique et même non biblique, par le mot « coeur ». Le Christ, Rédempteur du monde, est celui qui a pénétré, d’une manière unique et absolument singulière, dans le mystère de l’homme, et qui est entré dans son « coeur ». C’est donc à juste titre que le Concile Vatican II enseigne ceci : « En réalité, le mystère de l’homme ne s’éclaire vraiment que dans le mystère du Verbe incarné. Adam, en effet, le premier homme, était la figure de celui qui devait venir (cf. Rm 5,14), le Christ Seigneur. Nouvel Adam, le Christ, dans la révélation même du mystère du Père et de son amour, manifeste pleinement l’homme à lui-même et lui découvre la sublimité de sa vocation ». Et encore : « "Image du Dieu invisible" (Col 1,15) il est l’Homme parfait qui a restauré dans la descendance d’Adam la ressemblance divine, altérée dès le premier péché. Parce qu’en lui la nature humaine a été assumée, non absorbée, par le fait même cette nature a été élevée en nous aussi à une dignité sans égale. Car, par son Incarnation, le Fils de Dieu s’est en quelque sorte uni lui-même à tout homme. Il a travaillé avec des mains d’homme, il a pensé avec une intelligence d’homme, il a agi avec une volonté d’homme, il a aimé avec un coeur d’homme. Né de la Vierge Marie, il est vraiment devenu l’un de nous, en tout semblable à nous, hormis le péché » . Il est le Rédempteur de l’homme !

9. Dimension divine du mystère de la Rédemption

En réfléchissant de nouveau sur ce texte admirable du Magistère conciliaire, nous n’oublions pas, même un instant, que Jésus-Christ, Fils du Dieu vivant, est devenu notre réconciliation avec le Père . C’est Lui, et Lui seulement, qui a correspondu pleinement à l’amour éternel du Père, à cette paternité que Dieu a exprimée dès le commencement en créant le monde, en donnant à l’homme toute la richesse de la création, en le faisant « à peine moindre que les anges » en tant que créé « à l’image et à la ressemblance de Dieu » . Le Christ a également correspondu pleinement à cette paternité de Dieu et à cet amour, alors que l’homme a rejeté cet amour en rompant la première Alliance et toutes celles que Dieu par la suite a souvent offertes aux hommes . La Rédemption du monde _ ce mystère redoutable de l’amour, dans lequel la création est renouvelée _ est, dans ses racines les plus profondes, la plénitude de la justice dans un Coeur humain, dans le Coeur du Fils premier-né, afin qu’elle puisse devenir la justice des coeurs de beaucoup d’hommes, qui, dans ce Fils premier-né, ont été prédestinés de toute éternité à devenir fils de Dieu et appelés à la grâce, appelés à l’amour. La croix du Calvaire, sur laquelle Jésus-Christ _ Homme, fils de la Vierge Marie, fils putatif de Joseph de Nazareth _ « quitte » ce monde, est en même temps une manifestation nouvelle de la paternité éternelle de Dieu, lequel, dans le Christ, se fait de nouveau proche de l’humanité, de tout homme, en lui donnant « l’esprit de Vérité » trois fois saint.

Cette révélation du Père et cette effusion de l’Esprit Saint, qui marquent d’un sceau indélébile le mystère de la Rédemption, font comprendre le sens de la croix et de la mort du Christ. Le Dieu de la création se révèle comme le Dieu de la Rédemption, Dieu « fidèle à lui-même » , fidèle à son amour envers l’homme et envers le monde, tel qu’il s’est déjà révélé au jour de la création. Et son amour est un amour qui ne recule devant rien de ce qu’exige sa justice. C’est pourquoi le Fils « qui n’avait pas connu le péché, Dieu l’a fait péché pour nous » . S’il « a fait péché » celui qui était absolument sans péché, il l’a fait pour révéler l’amour qui est toujours plus grand que toutes les créatures, l’amour qu’il est Lui-même, « car Dieu est amour » . Et surtout, l’amour est plus grand que le péché, que la faiblesse, que la caducité de la créature , plus fort que la mort ; c’est un amour toujours prêt à relever et à pardonner, toujours prêt à aller à la rencontre du fils prodigue , toujours à la recherche de « la révélation des fils de Dieu » , qui sont appelés à la gloire . Cette révélation de l’amour est aussi définie comme la miséricorde , et cette révélation de l’amour et de la miséricorde a dans l’histoire de l’homme un visage et un nom : elle s’appelle Jésus-Christ.

10. Dimension humaine du mystère de la rédemption

L’homme ne peut vivre sans amour. Il demeure pour lui-même un être incompréhensible, sa vie est privée de sens s’il ne reçoit pas la révélation de l’amour, s’il ne rencontre pas l’amour, s’il n’en fait pas l’expérience et s’il ne le fait pas sien, s’il n’y participe pas fortement. C’est pourquoi, comme on l’a déjà dit, le Christ Rédempteur révèle pleinement l’homme à lui-même. Telle est, si l’on peut s’exprimer ainsi, la dimension humaine du mystère de la Rédemption. Dans cette dimension, l’homme retrouve la grandeur, la dignité et la valeur propre de son humanité. Dans le mystère de la Rédemption, l’homme se trouve de nouveau « confirmé » et il est en quelque sorte créé de nouveau. Il est créé de nouveau ! « Il n’y a plus ni Juif ni Grec ; il n’y a plus ni esclave ni homme libre ; il n’y a plus ni homme ni femme, car vous ne faites plus qu’un dans le Christ Jésus » . L’homme qui veut se comprendre lui-même jusqu’au fond ne doit pas se contenter pour son être propre de critères et de mesures qui seraient immédiats, partiaux, souvent superficiels et même seulement apparents ; mais il doit, avec ses inquiétudes, ses incertitudes et même avec sa faiblesse et son péché, avec sa vie et sa mort, s’approcher du Christ. Il doit, pour ainsi dire, entrer dans le Christ avec tout son être, il doit « s’approprier » et assimiler toute la réalité de l’Incarnation et de la Rédemption pour se retrouver soi-même. S’il laisse ce processus se réaliser profondément en lui, il produit alors des fruits non seulement d’adoration envers Dieu, mais aussi de profond émerveillement pour soi-même. Quelle valeur doit avoir l’homme aux yeux du Créateur s’il « a mérité d’avoir un tel et un si grand Rédempteur » , si « Dieu a donné son Fils » afin que lui, l’homme, « ne se perde pas, mais qu’il ait la vie éternelle » !

En réalité, cette profonde admiration devant la valeur et la dignité de l’homme s’exprime dans le mot Evangile, qui veut dire Bonne Nouvelle. Elle est liée aussi au christianisme. Cette admiration justifie la mission de l’Eglise dans le monde, et même, peut-être plus encore, « dans le monde contemporain ». Cette admiration, qui est en même temps persuasion et certitude _ et celle-ci, dans ses racines fondamentales, est certitude de la foi, sans cesser de vivifier d’une manière cachée et mystérieuse tous les aspects de l’humanisme authentique _, est étroitement liée au Christ. C’est elle qui détermine aussi la place du Christ et pour ainsi dire son droit de cité dans l’histoire de l’homme et de l’humanité. L’Eglise, qui ne cesse de contempler l’ensemble du mystère du Christ, sait, avec toute la certitude de la foi, que la Rédemption réalisée au moyen de la croix a définitivement redonné à l’homme sa dignité et le sens de son existence dans le monde, alors qu’il avait en grande partie perdu ce sens à cause du péché. C’est pourquoi la Rédemption s’est accomplie dans le mystère pascal qui conduit, à travers la croix et la mort, à la résurrection.

A toutes les époques, et plus particulièrement à la nôtre, le devoir fondamental de l’Eglise est de diriger le regard de l’homme, d’orienter la conscience et l’expérience de toute l’humanité vers le mystère du Christ, d’aider tous les hommes à se familiariser avec la profondeur de la Rédemption qui se réalise dans le Christ Jésus. En même temps, on atteint aussi la sphère la plus profonde de l’homme, nous voulons dire la sphère du coeur de l’homme, de sa conscience et de sa vie.

11. Le mystère du Christ à la base de la mission de l’Eglise et du christianisme

Le Concile Vatican II a accompli un travail immense pour former la pleine et universelle conscience de l’Eglise dont le Pape Paul VI a traité dans sa première encyclique. Cette conscience _ ou plutôt cette auto-conscience de l’Eglise _ se forme dans le « dialogue » qui, avant de devenir colloque, doit tourner notre attention vers « l’autre », vers celui avec lequel nous voulons parler. Le Concile oecuménique a donné une impulsion fondamentale pour former l’auto-conscience de l’Eglise en nous présentant, d’une manière adéquate et compétente, la vision de l’ensemble du monde comme étant celle d’une « carte » de diverses religions. Il a montré en outre comment, sur cette carte des religions du monde, se superpose par couches _ chose inconnue auparavant et caractéristique de notre temps _ le phénomène de l’athéisme dans ses formes variées, à commencer par l’athéisme programmé, organisé et structuré en un système politique.

Quant à la religion, il s’agit avant tout de la religion comme phénomène universel, qui fait partie de l’histoire humaine depuis son commencement ; puis des diverses religions non chrétiennes et enfin du christianisme lui-même. Le document conciliaire consacré aux religions non chrétiennes est, en particulier, plein d’une profonde estime pour les grandes valeurs spirituelles, bien plus, pour le primat de ce qui est spirituel et qui, dans la vie de l’humanité, trouve son expression dans la religion, puis dans la moralité qui se reflète dans toute la culture. A juste titre, les Pères de l’Eglise voyaient dans les diverses religions comme autant de reflets d’une unique vérité, comme des « semences du Verbe » témoignant que l’aspiration la plus profonde de l’esprit humain est tournée, malgré la diversité des chemins, vers une direction unique, en s’exprimant dans la recherche de Dieu et, en même temps, par l’intermédiaire de la tension vers Dieu, dans la recherche de la dimension totale de l’humanité, c’est-à-dire du sens plénier de la vie humaine. Le Concile a eu une attention particulière pour la religion judaïque, en rappelant l’important patrimoine spirituel commun aux chrétiens et aux juifs, et il a exprimé son estime pour les croyants de l’Islam dont la foi se réfère aussi à Abraham .

Grâce à l’ouverture faite par le Concile Vatican II, l’Eglise et tous les chrétiens ont pu parvenir à une conscience plus complète du mystère du Christ, « mystère caché depuis les siècles » en Dieu, pour être révélé dans le temps _ dans l’Homme Jésus-Christ _ et pour se révéler continuellement, en tout temps. Dans le Christ et par le Christ, Dieu s’est révélé pleinement à l’humanité et s’est définitivement rendu proche d’elle ; en même temps, dans le Christ et par le Christ, l’homme a acquis une pleine conscience de sa dignité, de son élévation, de la valeur transcendante de l’humanité elle-même, du sens de son existence.

Il faut donc que nous tous, disciples du Christ, nous nous rencontrions et nous unissions autour de Lui. Cette union, dans les divers domaines de la vie, de la tradition, des structures et des disciplines de chaque Eglise et Communauté ecclésiale, ne peut se réaliser sans un travail sérieux tendant à la connaissance réciproque et à la suppression des obstacles qui se trouvent sur la voie de l’unité parfaite. Cependant, nous pouvons et nous devons d’ores et déjà parvenir à notre unité et la manifester : en annonçant le mystère du Christ, en montrant la dimension à la fois divine et humaine de la Rédemption, en luttant avec une persévérance inlassable pour cette dignité que chaque homme a atteinte et peut atteindre continuellement dans le Christ et qui est la dignité de la grâce de l’adoption divine et en même temps la dignité de la vérité intérieure de l’humanité ; si cette dignité a pris un relief aussi fondamental dans la conscience commune du monde contemporain, elle est encore plus évidente pour nous à la lumière de cette réalité qu’est le Christ Jésus lui-même.

Jésus-Christ est le principe stable et le centre permanent de la mission que Dieu lui-même a confiée à l’homme. Nous devons tous participer à cette mission, nous devons concentrer sur elle toutes nos forces, car elle est plus que jamais nécessaire à l’humanité d’aujourd’hui.

Et si cette mission semble rencontrer à notre époque des oppositions plus grandes qu’en n’importe quel autre temps, cela montre qu’elle est encore plus nécessaire actuellement et _ malgré les oppositions _ plus attendue que jamais. Nous touchons indirectement ici le mystère de l’économie divine qui a uni le salut et la grâce à la croix. Ce n’est pas en vain que le Christ a dit : « Le royaume des cieux souffre violence et les violents s’en emparent » ; et aussi : « Les fils de ce monde (...) sont plus habiles que les fils de lumière » . Nous acceptons volontiers ce reproche, pour ressembler à ces « violents pour Dieu » que nous avons vus tant de fois dans l’histoire de l’Eglise et que nous voyons encore aujourd’hui, pour nous unir consciemment dans la grande mission qui consiste à révéler le Christ au monde, à aider chaque homme à se retrouver lui-même en Lui, à aider les générations contemporaines de nos frères et soeurs, les peuples, les nations, les Etats, l’humanité, les pays non encore développés et les pays de l’opulence, en un mot aider tous les hommes à connaître « l’insondable richesse du Christ » , parce qu’elle est destinée à tout homme et constitue le bien de chacun.

12. Mission de l’Eglise et liberté de l’homme

Dans cette union au plan de la mission, dont décide essentiellement le Christ lui-même, tous les chrétiens doivent découvrir ce qui les unit déjà, avant même que ne se réalise leur pleine communion. C’est là l’union apostolique et missionnaire, missionnaire et apostolique. Grâce à cette union, nous pouvons nous approcher ensemble du magnifique patrimoine de l’esprit humain, qui s’est manifesté dans toutes les religions, comme le dit la déclaration Nostra aetate du Concile Vatican II . Grâce à elle, nous abordons en même temps toutes les cultures, toutes les idéologies, tous les hommes de bonne volonté. Nous faisons cette approche avec l’estime, le respect et le discernement qui, depuis le temps des Apôtres, ont marqué l’attitude missionnaire et du missionnaire. Il suffit de rappeler saint Paul et, par exemple, son discours devant l’Aréopage d’Athènes . L’attitude missionnaire commence toujours par un sentiment de profonde estime face à « ce qu’il y a en tout homme » , pour ce que lui-même, au fond de son esprit, a élaboré au sujet des problèmes les plus profonds et les plus importants ; il s’agit du respect pour tout ce que l’Esprit, qui « souffle où il veut » , a opéré en lui. La mission n’est jamais une destruction, mais elle est une reprise à son compte des valeurs et une nouvelle construction, même si dans la pratique on n’a pas toujours correspondu pleinement à un idéal aussi élevé. Quant à la conversion, qui doit prendre racine dans la mission, nous savons bien qu’elle est l’oeuvre de la grâce, dans laquelle l’homme doit se retrouver pleinement lui-même.

C’est pourquoi l’Eglise de notre temps accorde une grande importance à tout ce que le Concile Vatican II a exposé dans la déclaration sur la liberté religieuse, aussi bien dans la première partie du document que dans la seconde . Nous sentons profondément le caractère engageant de la vérité que Dieu nous a révélée. Nous éprouvons en particulier un sens très vif de responsabilité envers cette vérité. L’Eglise, par institution du Christ, en est gardienne et maîtresse, étant précisément dotée d’une assistance particulière de l’Esprit Saint, afin de pouvoir conserver fidèlement cette vérité et l’enseigner dans toute son intégrité . En accomplissant cette mission, regardons le Christ lui-même, lui qui est le premier évangélisateur , et regardons aussi ses Apôtres, Martyrs et Confesseurs. La déclaration sur la liberté religieuse nous manifeste de manière convaincante que, en annonçant la vérité qui ne provient pas des hommes, mais de Dieu (« ma doctrine n’est pas de moi, mais de Celui qui m’a envoyé » , c’est-à-dire du Père), tout en agissant avec toute la force de leur esprit, le Christ, et ensuite ses Apôtres, conservent une profonde estime pour l’homme, pour son intelligence, sa volonté, sa conscience et sa liberté . De cette façon, la dignité de la personne humaine en vient à faire partie elle-même de cette annonce, même sans recourir aux paroles, par le simple comportement à son égard. Cette attitude semble correspondre aux besoins particuliers de notre temps. Ce n’est pas dans tout ce que les divers systèmes et même les individus considèrent et propagent comme liberté, que réside la vraie liberté de l’homme ; c’est dire que l’Eglise, en vertu de sa mission divine, devient d’autant plus gardienne de cette liberté, qui est condition et fondement de la véritable dignité de la personne humaine.

Jésus-Christ va à la rencontre de l’homme de toute époque, y compris de la nôtre, avec les mêmes paroles : « Vous connaîtrez la vérité et la vérité vous rendra libres » . Ces paroles contiennent une exigence fondamentale et en même temps un avertissement : l’exigence d’honnêteté vis-à-vis de la vérité comme condition d’une authentique liberté ; et aussi l’avertissement d’éviter toute liberté apparente, toute liberté superficielle et unilatérale, toute liberté qui n’irait pas jusqu’au fond de la vérité sur l’homme et sur le monde. Aujourd’hui encore, après deux mille ans, le Christ nous apparaît comme Celui qui apporte à l’homme la liberté fondée sur la vérité, comme Celui qui libère l’homme de ce qui limite, diminue et pour ainsi dire détruit cette liberté jusqu’aux racines mêmes, dans l’esprit de l’homme, dans son coeur, dans sa conscience. Quelle preuve admirable de tout cela ont donnée et ne cessent de donner ceux qui, par le Christ et dans le Christ, sont parvenus à la vraie liberté et en ont fourni le témoignage, même dans des conditions de contrainte extérieure !

Et lorsque Jésus-Christ lui-même comparut comme prisonnier devant le tribunal de Pilate et fut interrogé par celui-ci sur l’accusation que les représentants du Sanhédrin portaient contre lui, ne répondit-il pas : « Je ne suis né et je ne suis venu dans le monde que pour rendre témoignage à la vérité » ? Par ces paroles prononcées devant le juge à un moment décisif, il confirmait pour ainsi dire une nouvelle fois ce qu’il avait dit précédemment : « Vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres ». Tout au long des siècles et des générations, à commencer par le temps des Apôtres, n’est-ce pas Jésus-Christ lui-même qui a comparu tant de fois aux côtés d’hommes jugés à cause de la vérité, et qui est allé à la mort avec des hommes condamnés à cause de la vérité ? Est-ce qu’il cesserait d’être toujours le porte-parole et l’avocat de l’homme qui vit « en esprit et vérité » ? Non, il ne cesse pas de l’être devant le Père, et pas davantage face à l’histoire de l’homme. L’Eglise, à son tour, malgré toutes les faiblesses qui font partie de son histoire humaine, ne cesse de suivre Celui qui a dit : « L’heure vient _ et nous y sommes _ où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et vérité, car ce sont là les adorateurs tels que les veut le Père. Dieu est esprit, et ceux qui adorent, c’est en esprit et vérité qu’ils doivent adorer » .


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