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 - 8 février 2023 - Saint Jean de Matha
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Homélie

mercredi, 20ème semaine du temps Ordinaire.

Tout est étrange dans ce récit, dont le but est pourtant de nous révéler comment les choses se passent dans le Royaume. A commencer par ce Maître qui joue le rôle d’employeur et qui semble hanté par le souci d’embaucher le plus grand nombre possible d’ouvriers. Il ne tient littéralement pas en place : sorti au petit jour pour une première embauche, il recommence toutes les trois heures (9h - 12h - 15h) et raccourcit même son temps d’attente pour sa dernière sortie, qu’il avance d’une heure : 17h au lieu de 18, qui correspond à la cessation du travail. Rien n’indique que ce soit l’état de la vigne qui nécessite une telle affluence de main d’œuvre ; il n’est même pas dit que le Maître aille vérifier ce qui s’y fait ; il sort uniquement pour offrir du travail aux ouvriers désoeuvrés qui traînent sur la place.
Seuls les premiers sont embauchés sur base d’un contrat précis : « une pièce d’argent pour la journée » ; aux autres il est simplement certifié qu’ils recevront « ce qui est juste ». Quant aux ouvriers de la dernière heure, rien ne leur est promis : ils sont simplement invités à « aller eux aussi à la vigne ».
Au moment de payer les salaires, le Maître ménage délibérément l’effet de surprise en commençant par les derniers ouvriers, à qui il donne une pièce d’argent - c’est-à-dire ce qui correspond au salaire de toute une journée de travail - pour terminer par ceux qui ont commencé à l’aube, et qui reçoivent eux aussi le même montant. Devant ce qu’ils considèrent comme une injustice, ces derniers ne peuvent s’empêcher de murmurer.
« Mon ami, rétorque le Maître, je ne te fais aucun tort » : je te paye selon ce que nous étions convenus. Et de fait, le Maître n’est pas inique, même s’il n’applique pas une stricte justice distributive.
« Vas-tu regarder avec un œil mauvais parce que moi je suis bon ? » La bonté du Maître réside dans le fait de donner à tous, sans tenir compte de leur temps de travail, ce dont ils ont besoin pour vivre. Un denier représente en effet les frais quotidiens d’une famille. Or ces besoins demeurent les mêmes indépendamment de l’embauche ; voilà pourquoi le Maître donne à tous ce denier vital ; sa bonté se définit par son souci de la vie.
Face à cette bonté, la stricte justice, que le Maître semble bafouer, apparaît en fait insuffisante et même « mauvaise », car elle ne cherche pas à garantir la vie, dont elle ne se soucie même pas. Au fond, le Maître est passé du plan juridique à celui, bien plus exigeant, de la solidarité et de la gratuité. Sa charité n’est pas en défaut par rapport à la justice : elle la dépasse tout au contraire largement. Nous pressentons que la logique de l’amour est sans commune mesure avec celle de la justice, et c’est bien cela qui nous fait peur : où une telle logique va-t-elle nous entraîner ?
On pourrait cependant objecter que c’est néanmoins commettre une injustice de ne pas offrir un « plus » aux ouvriers qui ont peiné toute la journée. Chacun n’a-t-il pas droit à une rétribution selon son mérite ? Ne faut-il pas respecter la hiérarchie de l’effort et accorder davantage à ceux qui ont « enduré le poids du jour et de la chaleur » ? Telle n’est pas la perspective du Maître, qui considère que les ouvriers qui ont été embauché au petit jour, ont évité l’angoisse du chômage, la honte du désoeuvrement, l’inquiétude de ne pas pouvoir nourrir leur famille, autant de préoccupations qui ont accablé tout au long du jour ceux qui demeuraient sans emploi. De plus, si la vigne représente le Royaume, n’est-ce pas un honneur inespéré et surtout immérité de pouvoir y travailler ? Si tel est le cas, ce fameux denier ne saurait être un salaire ; il représente plutôt la richesse d’une humanité qui a rejoint sa finalité et a trouvé son accomplissement dans le service de son Dieu. Vu sous cet angle, ce sont effectivement les derniers venus qui sont à plaindre ; c’est bien pourquoi le Maître les sert en premier : « Les derniers seront premiers et les premiers seront derniers ». Non pas parce que ceux-ci seraient moins aimés : « Toi mon enfant, nous redit le Père, toi mon aîné, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi. Mais il fallait festoyer et se réjouir, parce que ton frère que voici était mort et il est vivant ; il était perdu et il est retrouvé » (Lc 15,31-32).
Qu’il est difficile de consentir à la logique de l’amour, tant nos cœurs sont empoisonnés par la jalousie et le murmure ! « Vas-tu regarder d’un œil mauvais parce que moi je suis bon ? » L’œil mauvais, nous le savons, ne conduit ni à la paix ni à la joie ; il nous trouble, nous entraîne à la médisance, et nous enfonce dans la tristesse. L’amour de charité que le Seigneur attend de nous consiste à vouloir le bien de tous selon leurs besoins réels, et non selon leur productivité. Ce qui suppose la force intérieure de ne pas revendiquer pour nous-mêmes et de manière exclusive, le fruit de notre travail, mais d’admettre qu’une part de ce fruit soit partagé avec ceux qui n’ont pas la chance d’être productifs, ou de ne pas l’être dans une mesure suffisante pour subvenir à leurs besoins. Nous introduisons ainsi la notion de « bien commun », qui est au cœur de la morale sociale de l’Eglise, fondée sur l’Evangile. Seul le souci du bien de tous pourra apporter la paix au monde, dans une solidarité qui est le fruit de la grâce, et non de calculs humains.

« Seigneur, donne-moi assez de liberté intérieure pour renoncer, dans ma vie de chaque jour, à la revendication de mes droits selon une « stricte justice », chaque fois que les exigences de la charité l’exigent. Dévoile à mes yeux ma suffisance : moi qui me prend pour un ouvrier de la première heure, permet-moi de prendre conscience que je ne suis qu’un serviteur inutile. Je pourrai alors goûter la paix de ceux qui découvrent la gratuité de ton amour. »


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